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21 mai 2019

Licenciements et démissions en bloc à Kommersant : “un coup terrible porté à ce qui reste de l’indépendance du journalisme en Russie”

AFP
Par solidarité avec deux de leurs collègues licenciés après la publication d’un article sur une personnalité politique proche de Vladimir Poutine, les journalistes du service politique du journal Kommersant démissionnent et la rédaction se mobilise pour alerter ses lecteurs qu’elle n’est plus en mesure de les informer correctement. RSF s’inquiète d’un nouveau coup dur pour l’indépendance éditoriale en Russie et exprime tout son soutien aux journalistes du quotidien.

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Les 11 journalistes du service politique du célèbre quotidien Kommersant ont démissionné en bloc, lundi 20 mai, pour protester contre le renvoi de deux de leurs collègues Maxime Ivanov et Ivan Safronov, auteurs d’un article sur la présidente du Sénat, Valentina Matvienko, personnalité russe influente et réputée très proche de Vladimir Poutine.


« Je quitte le groupe d’édition Kommersant non pas de mon propre gré mais conformément à la décision de l’actionnaire qui a violemment critiqué l’article qui faisait état d’une possible démission de la présidente du Conseil de la Fédération, Valentina Ivanovna Matvienko »,  a expliqué sur sa page Facebook l’un des deux journalistes remerciés, Ivan Safronov.


Un représentant du propriétaire du journal, Alicher Ousmanov  a démenti toute interférence dans la politique éditoriale et assuré que l’influent homme d’affaire ne prenait “pas de décision en matière de licenciement ou d’embauche de journalistes”. Les informations recueillies par RSF confirment cependant que les deux journalistes ont bien été renvoyés suite à des pressions de l’oligarque russe, et qui leur a été notamment reprochés de ne pas avoir dévoilé leur sources dans leur article.


Dans la soirée, une lettre signée par plus de 200 journalistes de Kommersant diffusée sur Facebook, confirmait les ingérences de l’actionnaire, rappelait le professionnalisme de leurs collègues licenciés, le principe de la protection des sources journalistiques et prévenait : “nos lecteurs, partenaires et annonceurs vont être privés d’une couverture neutre et de qualité sur de nombreux sujets de politique intérieure” et “pour un long moment maintenant”.     


Cette ingérence éditoriale de l’actionnaire sur la rédaction de Kommersant est un coup terrible porté à ce qui reste de l’indépendance du journalisme en Russie ”, dénonce le bureau Europe de l’Est et Asie centrale de RSF qui rappelle quele respect des sources journalistiques est un principe essentiel prévu par la loi russe. Reporters sans frontières exprime par ailleurs toute sa solidarité aux journalistes qui se mobilisent pour défendre un modèle journalistique d’indépendance et de qualité, mis à mal par les interférences de plus en plus criantes du pouvoir politique.“


Le Syndicat de journalistes et des travailleurs des médias de Russie s'est dit également «profondément préoccupé par la situation» et a dénoncé une «intervention brutale d'actionnaires dans la politique rédactionnelle» et a lancé un appel à la grève. L’Union des journalistes s’est aussi exprimée en déclarant que “l'ingérence des actionnaires dans la politique rédactionnelle viole le droit constitutionnel à la liberté de parole”.


Autrefois considéré comme le fleuron de la presse russe, le groupe d'édition Kommersant, qui publie le quotidien du même nom, ne cesse de perdre de son prestige depuis qu'il a été racheté par l'oligarque Alicher Ousmanov en 2008. Fin 2011, 35 journalistes avaient déjà, dans une lettre ouverte, accusé leur actionnaire de chercher à les «intimider», après le limogeage de deux responsables après la publication de propos jugés injurieux à l'encontre de Vladimir Poutine, qui était alors Premier ministre.  


Plus récemment, en mars dernier, la correspondante de la rédaction à St-Pétersbourg  Maria Karpenko a été licenciée. Officiellement pour ses publications sur le réseau social Télégram, jugées “contraire à la politique éditoriale du journal”. La journaliste est cependant persuadée que son licenciement est lié aux critiques qu’elle avait émise contre le gouverneur de St-Pétersbourg par intérim Alexandre Beglov lors de sa campagne électorale.


La Russie occupe la 149e place sur 180 au Classement mondial 2019 de la liberté de la presse de RSF.