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1 octobre 2018 - Mis à jour le 3 octobre 2018

RSF lance une “procédure d'alerte” sur la position de la Birmanie au Classement mondial de la liberté de la presse

Après la condamnation à sept ans de prison de deux journalistes de Reuters à l’issue d’une parodie d’instruction, il y a un mois jour pour jour, Reporters sans frontières (RSF) émet une “procédure d’alerte” à propos de la situation de la liberté de la presse en Birmanie.


Constatant la gravité des violations de la liberté d’informer depuis le début de l’année en Birmanie, RSF déclenche une “procédure d’alerte” sur la place du pays au Classement mondial de la liberté de la presse. En avril 2018, la Birmanie, qui avait déjà perdu six places par rapport à l’an dernier, se classait 137ème sur 180. Or, le pays pourrait bien chuter encore dans la prochaine édition. Trois des sept indicateurs qui contribuent à l’évaluation des pays - “environnement et autocensure”, “transparence” et “indépendance des médias” - font craindre une évolution négative, à moins que les autorités ne prennent les dispositions qui s’imposent pour enrayer cette dérive.

 

 

Indépendance piétinée

 

La condamnation inique de Wa Lone et Kyaw Soe Oo à sept ans de prison, le 3 septembre dernier, vient couronner une mascarade de procédure judiciaire. L’arrestation rocambolesque des deux journalistes, caractérisée par un modus operandi parfaitement orchestré entre militaires, police et justice, montre avec quelle implacabilité le principe d’indépendance des médias a été piétiné.

 

Le 6 septembre 2018, le secrétaire général de RSF, Christophe Deloire, adressait une lettre ouverte à la Conseillère spéciale Aung San Suu Kyi, cheffe du gouvernement de l’Union de Birmanie, pour l’exhorter à agir en faveur des journalistes de Reuters. Sa seule réponse a consisté à affirmer qu’ils n’étaient pas “emprisonnés parce qu’ils étaient journalistes” mais parce que “le tribunal a décidé qu’ils avaient enfreint la loi”.

 

Transparence méprisée

 

Cette condamnation révèle un profond mépris de l’Etat de droit et une absence totale de transparence de l’autorité judiciaire concernant la liberté de la presse. De la même façon que la loi sur les secrets d’Etat a été instrumentalisée dans cette affaire, la loi sur la sédition a servi de prétexte, le 18 septembre dernier, pour condamner dans la plus grande opacité l’éditorialiste Ngar Min Swe à une peine disproportionnée de sept ans de prison.

 

Les journalistes en Birmanie savent désormais qu’ils s’exposent aux représailles de l’appareil militaire en enquêtant, dans l’Etat de l’Arakan, sur ce que l’ONU a qualifié de “génocide”. L’autocensure est la règle, comme le déplore notamment le rédacteur en chef du site d’information Myanmar Now, Swe Win, lui-même toujours poursuivi en justice pour avoir mis en cause les discours haineux du moine extrémiste Ashan Wirathu.

 

Environnement dégradé et autocensure généralisée

 

Les sujets tabous sont nombreux. Le simple emploi du terme “rohingya” dans les médias est formellement interdit par les autorités. Ceux qui ne se plient pas à cette oukase sont menacés de fermeture. Le réseau états-unien Radio Free Asia (RFA) a ainsi été banni du pays en juin dernier pour avoir refusé d’utiliser le terme “bengali” à la place de “rohingya”, comme l’exigent le gouvernement.

 

A l’autre bout du pays, dans le nord-est, l’environnement dans lequel les journalistes essayent de travailler est tout aussi hostile. L’intensification récente des conflits entre l’armée et les groupes rebelles dans les Etats Shan et Kachin s’accompagne d’une incapacité pour les journalistes de couvrir de vastes zones contrôlées par l’armée. Ceux qui osent s’y rendre font l’objet de sérieuses menaces de représailles de la part des belligérants.

 

Dans ce contexte, l’indicateur “environnement et autocensure”, qui représente 13% de l’évaluation globale de chaque pays dans le Classement mondial de RSF, a de fortes chances d’être touché. Au total, avec les variables “indépendance” (13%) et “transparence” (7%) , c’est un tiers du score global de la Birmanie pour le Classement 2019 qui est d’ores et déjà gravement affecté.

 

Recommandations

 

Afin d’enrayer cette tendance, RSF recommande donc aux autorités de :

  • Libérer immédiatement les journalistes Wa Lone et Kyaw Soe Oo, et lever les accusations absurdes qui pèsent contre eux.
  • Casser le jugement qui vise l’éditorialiste Ngar Min Swe et requalifier l’acte d’accusation.
  • Abroger la loi sur les secrets d’Etat et la loi sur la sédition.
  • Amender l’article 66(d) de la loi sur les télécommunications, l’article 9(g) de la loi sur les médias d’information et l’article 500 du Code pénal qui, sous couvert de vouloir empêcher la diffamation, s’avèrent être de puissants outils de censure.
  • Créer un organe de régulation des médias parfaitement indépendant des autorités civiles et militaires.
  • Cesser les intimidations des forces de sécurité contre les journalistes qui tentent de recueillir des informations dans l’Etat de l’Arakan et dans les Etats Kachin et Shan.

Reporters sans frontières (RSF) met en place une procédure d’alerte lorsqu’elle constate une dégradation conséquente d’un ou plusieurs indicateurs utilisés pour déterminer le positionnement des 180 pays répertoriés dans le Classement mondial de la liberté de la presse. L’organisation lance ainsi un avertissement à l’Etat concerné.


Les indicateurs retenus par RSF sont au nombre de sept et concernent le pluralisme, l’indépendance des médias, les exactions contre les journalistes, l’environnement et l’autocensure, le cadre légal, la transparence et, enfin, la qualité des infrastructures soutenant la production de l’information.