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29 mars 2019 - Mis à jour le 10 mai 2019

Pakistan : six journalistes harcelés pour avoir publié des photos de leur confrère assassiné Jamal Khashoggi

Au Pakistan, le gouvernement du Premier ministre Imran Khan (portrait de droite) a déroulé le tapis rouge au prince héritier d’Arabie saoudite en février, tout en harcelant les voix qui dénoncent le meurtre de Jamal Khashoggi. Les protestations ont été autrement plus vives ailleurs en Asie du sud, comme ici (gauche), au Sri Lanka, le 25 octobre 2018 (Photos : Lakruwan Wanniarachchi - Aamir Qureshi / AFP).
Le renseignement pakistanais a ordonné des enquêtes poussées contre six journalistes parce qu’ils avaient posté en ligne des photos de leur confrère saoudien Jamal Khashoggi. Compte tenu des pratiques passées de la police pakistanaise contre les voix dissidentes, Reporters sans frontières (RSF) dénonce fermement ce nouveau cas d’intimidation.


C’est une fuite qui en dit long sur les pratiques des services de sécurité pakistanais… Un courrier confidentiel datée du 13 mars, qui porte le sceau de la section Cybercriminalité de l’Agence fédérale d’investigation (AFI), rattachée au ministère de l’Intérieur, a commencé à circuler sur Internet mercredi 25 mars. Dans la lettre, le responsable de ce service ordonne à ses collègues de toutes les autres sections de mener des enquêtes approfondies sur six célèbres journalistes, qu’il accuse d’avoir “fomenté et exécuté une campagne sur les médias sociaux”.


En guise de “campagne”, les journalistes accusés ont simplement eu l’outrecuidance de poster sur les réseaux sociaux des photos de leur confrère saoudien Jamal Khashoggi, assassiné en octobre dernier au consulat d'Istanbul. Le document de l’AFI fait directement référence à la visite, un mois plus tôt à Islamabad, du prince souverain d’Arabie saoudite Mohammed ben Salmane - un investisseur devenu incontournable, que le gouvernement pakistanais s’attache à choyer à tout prix.


“Ce type de harcèlement de journalistes, dont le seul crime est de publier sur Internet des contenus qui ne plaisent pas aux autorités, est symptomatique du traitement que réserve aujourd’hui l’establishment politique aux voix dissidentes, déclare Daniel Bastard, responsable du bureau Asie-Pacifique de RSF.


"Cette révélation est d’autant plus choquante que le meurtre de Jamal Khashoggi est devenu, dans le monde entier, un symbole tragique de la liquidation de la presse libre - tâche à laquelle les autorités pakistanaises se sont elles-mêmes attelées avec zèle en amont des élections de 2018, en propageant intimidations et autocensure en masse dans les médias traditionnels. Il est désormais clair que leurs nouvelles cibles sont sur Internet.”


“Enquêtes” expéditives


Les journalistes visés par ces enquêtes de l’AFI, laquelle chapeaute tous les services de sécurité intérieure pakistanais, sont réputés pour leur relative liberté de ton sur les réseaux sociaux, devenu le seul lieu où ils peuvent encore porter une voix libre. Il s’agit de Matiullah Jan, Murtanza Solangi, Azaz Syed, Ammar Massod, Umer Cheema et Ahmed Waqas Goraya. Ce dernier a affirmé à RSF que deux de ces journalistes ont déjà perdu leur travail pour avoir essayé de défendre leur indépendance éditoriale.


Les “enquêtes” commandées par l’AFI peuvent prendre des formes particulièrement expéditives. Aujourd’hui en exil aux Pays-Bas, Ahmed Waqas Goraya avait fait partie des cinq blogueurs pakistanais qui avaient mystérieusement disparus en janvier 2017, avant d’être relâchés plusieurs semaines, voire plusieurs mois plus tard. Selon le témoignage d’Ahmed Goraya, il est clair que ce sont les services de renseignement du pays qui ont agi ainsi pour intimider les voix dissidentes sur Internet.


Le 9 février dernier, l’AFI avait arrêté le journaliste Rizwan Razi, de la chaîne Din TV, pour avoir publié en ligne des propos jugés “diffamatoires et odieux” contre la justice, le gouvernement et les services de renseignement. Il avait simplement questionner leur impartialité.


Le Pakistan se situe en 139e position sur 180 pays dans le Classement mondial de la liberté de la presse 2018 établi par RSF.