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24 juillet 2018 - Mis à jour le 25 juillet 2018

La couverture médiatique des manifestations en Irak entravée

Baghdad, 20 July (c) AFP
Interpellations, intimidations, internet bloqué… la couverture du mouvement de contestation sociale qui s’étend en Irak depuis début juillet se révèle particulièrement périlleuse et difficile pour les journalistes. Reporters sans frontières (RSF) rappelle aux autorités irakiennes leur devoir d’assurer la sécurité des journalistes et de ne pas entraver la liberté d’informer.

Insultés, frappés avec des tasers et menacés trois heures durant… Le récit du chef de bureau de la chaîne Dijlah TV, Ahmad al Abdi, quand il évoque son interpellation et celle de deux de ses caméramen alors qu’ils couvraient le 13 juillet dernier une manifestation à l’aéroport de Nadjaf, dans le sud de l’Irak, est édifiant. Tous avaient pourtant été clairement identifiés comme journalistes.

 

Le correspondant de la chaîne Al Nujaba, Issa al Atwany, qui couvrait les manifestations dans la province de Babel (au sud de la capitale, Bagdad) le 14 juillet était lui aussi clairement identifié comme journaliste, quand il a été agressé par les forces de sécurité irakiennes qui lui ont fracturé le bras. Dans son cas,  le chef des relations publiques de la police de la ville s’est personnellement déplacé pour lui présenter les excuses de la police. Une exception depuis le début du mouvement de contestation contre la corruption, le chômage et l’incurie des autorités, qui a déjà fait 14 morts en Irak. Car les journalistes qui tentent de couvrir ces manifestations sont de facto confrontés à  un climat général de violence et d’intimidation. 

 

“L’ensemble des incidents répertoriés par Reporters sans frontières depuis le début des manifestations qui secouent le pays démontre une volonté manifeste des autorités irakiennes d’entraver le travail des journalistes, ce qui est aussi inacceptable qu’inquiétant, dénonce Sophie Anmuth, responsable du bureau Moyen-Orient de RSF.  Au lieu d’interpeller, menacer, voire agresser les journalistes, le gouvernement se doit au contraire d’assurer leur sécurité et de permettre  le libre exercice de la liberté d’information.”

 

Avertissements, interpellations et intimidations

 

Plusieurs journalistes contactés par RSF expliquent avoir reçu des messages d’avertissement ou avoir été directement menacés par des inconnus visiblement liés aux forces de sécurité ou à des milices proches du pouvoir. Le journaliste de la chaîne Asia Sat, Haydar Saleh explique avoir ainsi été interpellé le 13 juillet dernier par des membres de la milice chiite Asaib Ahl al Haq, affiliée au gouvernement sortant, alors qu’il couvrait les manifestations à Nadjaf avec son photographe. Remis aux forces de sécurité irakiennes, le journaliste et son photographe ont ensuite dû signer un engagement écrit de ne plus couvrir les manifestations.

 

Leur cas n’est pas isolé. D’après des informations recueillies par l’organisation partenaire de RSF en Irak, l’Observatoire des libertés journalistiques (JFO), au moins quatre autres journalistes ont ainsi été contraints par les forces de sécurité irakiennes de signer des déclarations s’engageant à ne plus suivre le mouvement de contestation.

 

Autre forme d’intimidation: le lendemain de son interpellation musclée à Nadjaf, le journaliste d’Asia Sat, Haydar Saleh, explique avoir été délibérément visé par une grenade assourdissante lancée par les forces de police alors qu’il était devant le bureau du gouverneur pour l’interviewer et qu’il  s’était clairement identifié comme journaliste. Blessé à l’oreille, le journaliste doit se faire opérer.

 

A Nadjaf encore, un journaliste souhaitant conserver l’anonymat, confie avoir appris d’une source proche des services de renseignements que son nom figurait sur une liste de journalistes circulant parmi les forces de l’ordre. A Kerbala, autre ville sainte chiite du sud de l’Irak, celui qui se considère comme l’un des rares journalistes indépendants de la ville, Haider Hadi, explique pour sa part avoir été suivi jusqu’à chez lui le 20 juillet par des inconnus juste après avoir couvert les manifestations.

 

Le  blocage d’internet et des réseaux sociaux

 

Six jours après le début du mouvement de contestation et alors que les manifestations commençaient à prendre de l’ampleur et à toucher la capitale, le pays s’est aussi soudainement, dans la matinée du 14 juillet  retrouvé privé d’Internet. Pendant plusieurs jours les réseaux sociaux sont restés complètement inaccessibles, même après le rétablissement partiel d’Internet dans la soirée du 15. Aujourd’hui, l’accès à Internet reste encore très lent, contraignant la plupart des journalistes à utiliser des VPN pour communiquer et affectant les rares médias indépendants qui diffusent essentiellement en ligne.

 

Après avoir nié sa responsabilité, et assuré qu’il s’agissait de problèmes techniques, le gouvernement irakien a fini par reconnaître son implication dans cette coupure. Le ministre de la Communication irakien, Hassan al Rached, a reconnu en début de semaine que le gouvernement avait pris la décision de couper internet et de bloquer les réseaux sociaux pour raisons de sécurité. Il a en effet estimé que “des manifestants en faisait une mauvaise utilisation.”

 

C’est la première fois que l’Irak est confronté à une coupure internet d’une telle ampleur Jusqu’à présent, Internet n’avait été bloqué que partiellement,  comme en 2014 pour ralentir l’avancée de l’Etat islamique, ou lors d’examens scolaires pour éviter les fraudes. Mais c’est aussi la première fois depuis 2003 que l’on assiste à une telle répression.  “Le but recherché par le gouvernement à travers le blocage des réseaux sociaux et l’intimidation des journalistes n’est pas tant de limiter le nombre de manifestants, analyse Oday Hatem, journaliste et écrivain irakien exilé en France et directeur de la Press Freedom Advocacy Association. Le but principal est plutôt de réprimer les manifestations à huis clos et d’en limiter au maximum la couverture médiatique internationale.

 

L’Irak figure à la 160ème place sur 180 du Classement 2018 sur la liberté de la presse établi par Reporters sans frontières.